"Donald Trump se prend
pour Jésus... mais il ne comprend rien à la religion" : l'analyse de
l'historien Matthew A. Sutton
Interview. Pour ce
spécialiste de la droite religieuse américaine, les polémiques des dernières
semaines témoignent d’une rupture sans précédent : pour la première fois dans
l’histoire du pays, un président a basculé dans un registre ouvertement messianique.
Propos recueillis par Baptiste Gauthey Publié le 23/04/2026
Donald Trump
prête serment sur la Bible, le 20 janvier 2025, à Washington.
picture
alliance / Consolidated News Photos
Il fallait se connecter à la
plateforme de streaming évangélique Great American Pure Flix pour voir et
écouter, le 21 avril, le président américain lire un passage de la Bible. Une
scène hautement symbolique, qui a offert à Donald Trump l’occasion de tendre la
main à son électorat chrétien, contrarié ces dernières semaines par sa passe
d’armes avec le pape et la publication, sur ses réseaux sociaux,
d’une image générée par intelligence artificielle le représentant en
Christ.
Pour l’historien Matthew Avery
Sutton, spécialiste de la droite religieuse et auteur de Chosen
Land (Basic Books, non traduit), une vaste fresque de plus de six
cents pages consacrée à l’histoire des liens entre politique et religion aux
Etats-Unis, cette séquence témoigne d’une évolution sans précédent. Pour la
première fois dans l’histoire du pays, affirme à L’Express ce professeur à la
Washington State University, un président a basculé dans un registre
messianique : "Trump se démarque par un égo démesuré et une arrogance
inouïe, sans commune mesure avec ses prédécesseurs". Entretien.
L’Express : Dans votre ouvrage
paru en mars, vous écriviez que Donald Trump est revenu au pouvoir, en 2025,
non pas comme un simple homme politique, mais comme un "messie
autoproclamé". Depuis début avril, l’enchaînement des polémiques confirme-t-il
votre analyse ?
Matthew A. Sutton : Tout
à fait. L’un des aspects les plus marquants de la vie politique américaine est
qu’elle est imprégnée de religion et de références religieuses. Je pense à
l’idée d’un exceptionnalisme chrétien, selon laquelle les Etats-Unis seraient
une nouvelle terre sainte, une nation élue à travers laquelle Dieu réaliserait
ses desseins. Même si Donald Trump n’a rien d’un conservateur religieux, il a
conscience de cela. C’est la raison pour laquelle il s’est toujours appuyé sur
le soutien des électeurs croyants et conservateurs sociaux, et cherche
constamment à s’adresser à eux en mobilisant un vocabulaire et une rhétorique
religieuse. Parfois, il se trompe, et l’épisode de l’image générée par IA s’est
clairement retourné contre lui.
“Ils le comparent à Cyrus...”
Comment expliquez-vous de tels
faux pas ?
Il ne comprend simplement pas
grand-chose à la religion. Lors de sa première élection, en 2016, certains
disaient de lui qu’il était un "baby christian" dont la foi est
appelée à mûrir. Plus personne ne tient ce discours aujourd’hui. Il est perçu
comme un personnage grossier, amoral, égocentré, et les leaders chrétiens le
présentent désormais comme une sorte de roi séculier dont Dieu se servirait
pour sauver le pays, bien qu’il ne soit pas lui-même des leurs. Ils le
comparent à Cyrus, ce roi de l’Ancien Testament qui libéra les Hébreux. Trump
serait à leurs yeux l’outil de Dieu, l’instrument du salut des Etats-Unis.
Cette grille de lecture leur permet d’évacuer ses grossièretés, son sexisme, sa
rhétorique brutale, son langage cru… ils le tiennent pour un individu
profondément imparfait, mais dont Dieu se servirait malgré tout pour agir à
travers lui. Mais c’est précisément là qu’il se met en difficulté, quand il va
trop loin, qu’il endosse l’identité du Christ lui-même. Sur la polémique de
l’image générée par IA par exemple, nombre de ses soutiens religieux ont
considéré qu’il avait franchi une
Le 21 avril, un enregistrement
a été diffusé dans lequel Donald Trump a lu les versets 11 à 22 du chapitre 7
du deuxième livre des Chroniques de l’Ancien Testament. Pourquoi ce passage en
particulier ?
C’est un passage auquel les
protestants américains, et plus précisément les évangéliques, accordent une
grande importance depuis longtemps. Notamment le verset 14, qui porte une
charge politique particulière : "si mon peuple, sur qui est invoqué mon
nom, s'humilie, prie et cherche ma face, et s'il se détourne de ses mauvaises
voies - je l'exaucerai des cieux, je pardonnerai son péché et je guérirai son
pays." A l’origine, c’est une promesse adressée à l’Israël antique. Dieu
dit aux Hébreux que s’ils le servent, il récompensera leur nation, la protégera
et la fera prospérer.
Depuis deux siècles, les
Américains estiment que ce verset s’applique à leur pays. Ils l’extraient de
son contexte vétérotestamentaire (NDLR ; qui est relatif à la doctrine de
l’Ancien Testament) en considérant que si le peuple américain se soumet à Dieu,
lui obéit et accomplit sa volonté – en Amérique du Nord comme à travers le
monde -, alors Dieu bénira la nation. Le raisonnement est évidemment circulaire
: la puissance militaire et économique des Etats-Unis est présentée comme la
preuve que Dieu a béni le pays, renforçant par la même l’idée que cette
prospérité découlerait de son identité chrétienne affirmée.
La thèse centrale de votre
livre, c’est qu’il est impossible de comprendre l’histoire américaine si on ne
connaît pas l’histoire du christianisme américain. Pourquoi ?
Il est connu que les
Etats-Unis se sont dotés d’une Constitution très séculière : le Premier
Amendement interdit tout établissement d’une religion d’Etat. Concrètement,
cela signifie que l’argent public ne peut pas financer une confession
particulière. Mais ce que je montre dans le livre, c’est que ce retrait de
l’Etat du champ religieux a en réalité créé une forme de marché, au sein duquel
les responsables religieux sont incités à aller chercher leur public. Ils
devaient être pertinents, charismatiques, adaptables, divertissants, influents,
faute de quoi les églises risquaient de se vider ! Rien d’étonnant donc, à ce
que les leaders religieux américains comptent parmi ceux qui maîtrisent le
mieux les nouvelles technologies et les outils de communication émergents.
Cette concurrence explique
aussi pourquoi ils ont toujours cherché à peser sur la sphère politique, parce
qu’en la modelant, ils y trouvent les protections dont ils ont besoin pour
élargir leur audience, asseoir leur influence et consolider leur pouvoir.
Résultat : bien que l’Eglise soit séparée de l’Etat, la domination protestante
est telle que tout responsable politique d’envergure est contraint à s’aligner
sur ce courant majoritaire. Rappelons que les Etats-Unis n’ont connu que deux
présidents catholiques, et aucun juif, aucun laïc affirmé, aucun agnostique,
aucun athée... C’est ce qui singularise les Etats-Unis, si on compare à
d’autres pays comme la France, l’Allemagne, le Canada ou le Royaume-Uni.
Donald Trump n’est donc pas le
seul politique américain à s’appuyer sur la religion ?
Oui, et d’ailleurs, lors de
son premier mandat, il s’inscrivait encore dans la continuité classique d’une
"religion civile", à l’instar d’un Ronald Reagan, d’un George W. Bush
ou même d’un Barack Obama. Dans une formule célèbre, Abraham Lincoln a dit
qu’il ne cherchait pas à savoir si Dieu était de son côté, mais à s’assurer
qu’il était, lui, du côté de Dieu. Les dirigeants américains ont toujours eu
cette ambition d’aligner leur action sur les préceptes et les idées bibliques.
Mais Trump se démarque par un égo démesuré et une arrogance inouïe, sans
commune mesure avec ses prédécesseurs. Dès le départ, il s’est d’emblée posé
comme le seul homme capable de sauver l’Amérique.
“Trump se démarque par un égo
démesuré et une arrogance inouïe.”
La véritable bascule a eu lieu
après la tentative d’assassinat. Il a commencé par expliquer qu’il n’était
qu’un instrument de Dieu, et que Dieu l’avait sauvé pour accomplir cette grande
mission. Mais ces dernières semaines, il tente clairement de se présenter comme
une figure messianique appelée à sauver l’Amérique : il s’identifie désormais à
Jésus-Christ en personne. Il n’est plus l’instrument du sauveur, il est le
sauveur. C’est sans précédent, et même ses soutiens religieux les plus fidèles
ont du mal à l’accepter.
L’entourage religieux proche
de Donald Trump n’appartient pas à la droite religieuse classique, mais à la
New Apostolic Reformation (NAR), dont une des figures est Paula White,
conseillère principale du Bureau de la Foi de la Maison-Blanche. Vous pouvez nous
en dire plus ?
En 2016, au moment des
primaires républicaines, les chefs de la droite religieuse traditionnelle
étaient profondément divisés. La plupart n’appréciaient pas Donald Trump, et
soutenaient plutôt Marco Rubio, Ted Cruz ou Jeb Bush. Or, je ne vous apprends
rien en vous disant que Trump est très rancunier : si vous ne le soutenez pas
dès le départ, il ne veut plus rien avoir à faire avec vous. En remportant
l’investiture, il a ouvert la porte à une nouvelle génération de conseillers
religieux, distincte de l’ancienne droite religieuse, celle des Jerry Falwell,
Ralph Reed, Pat Robertson, James Dobson, qui avaient joué un rôle décisif sous
George W. Bush.
“Si vous suivez ses
commandements, vous finirez par conduire une Bentley et habiterez dans un
manoir à Miami...”
De son côté, Donald Trump
était plus familier des télévangélistes marginaux, comme Paula White. Il l’a
repéré à la télévision, au début des années 2000, et il aurait été impressionné
par ses émissions. Elle prêche la théologie de la prospérité : Dieu voudrait
que chacun soit riche et en bonne santé, et si vous suivez ses commandements,
vous finirez par conduire une Bentley et habiterez dans un manoir à Miami.
C’est une théologie minoritaire, marginale, mais qui s’est retrouvée propulsée
au cœur de la vie américaine par Donald Trump. Paula White a ensuite entraîné
dans son sillage toute une galerie de télévangélistes bronzés, surmaquillés et
vêtus de Gucci. On y trouve beaucoup de bonimenteurs, comme des guérisseurs par
la foi. Ils sont persuadés que Dieu les a appelés à reprendre les grandes
institutions du pouvoir américain et mondial, et œuvrent donc explicitement à
la conquête du pouvoir.
Ces figures ont-elles joué un
rôle important dans les succès de Trump et du mouvement MAGA ?
Oui, certainement, parce que
leur force réside dans leur capacité à mobiliser les électeurs et à les amener
aux urnes. D’autant plus que dans un environnement médiatique de plus en plus
fragmenté, où tout dépend des algorithmes et de ce qui remonte dans votre fil
X, Instagram ou Facebook, il est de plus en plus difficile d’atteindre les
électeurs par les canaux classiques. Les figures religieuses parviennent à
contourner les médias traditionnels. Elles organisent et mobilisent des gens
qui, autrement, se désintéresseraient du vote. Le Parti républicain en a pris
conscience sous Reagan, dans les années 1980. Depuis, c’est devenu si central
dans son fonctionnement que certains se demandent même si ce ne sont pas plutôt
les mouvements religieux qui se servent du Parti républicain, plutôt que
l’inverse. C’est dire leur importance.
Est-ce que les polémiques des
dernières semaines ont fragilisé son image auprès de sa base de croyants ?
Des fractures se dessinent.
J’attendais cette rupture depuis longtemps, en espérant qu’elle se produise.
Jusqu’ici, j’ai toujours été déçu, mais je pense que pour la première fois, les
soutiens religieux de Trump voient son vrai visage. Ils se rendent compte qu’il
instrumentalise la religion pour servir son pouvoir personnel, et que son
objectif premier n’est pas la défense de leur cause. Ils voient enfin que les
valeurs et les priorités de Donald Trump ne sont pas les leurs, et qu’ils n’ont
été que d’efficaces auxiliaires, des pourvoyeurs de puissance.
Mais aux élections de
mi-mandat, Donald Trump pourrait se prendre un retour de bâton. Ces évènements
pourraient nourrir une dynamique plus large de sécularisation, notamment chez
les jeunes générations, qui perçoivent une forme d’hypocrisie dans la manière
dont Trump a instrumentalisé la foi authentique et sincère de ses supporters à
des fins politiques. Il a peut-être précipité la fin de la droite religieuse.
Du côté des conservateurs religieux, leur alliance avec Trump a tout l’air,
rétrospectivement, d’un "pacte avec le diable".
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