dimanche 7 juin 2026

Polémique

 Tasty Crousty : entre clash culinaire et construction identitaire


Vu comme ça, c'est pas très appétissant

Autour de la chaîne qui a popularisé les barquettes de poulet frit et de riz, les débats font rage. Accusés de «mépris de classe», ses détracteurs cristallisent un débat plus profond sur les goûts alimentaires et les représentations sociales de la jeunesse issue de l’immigration.

Par Balla Fofana 

Publié le 06/05/2026 sur le site de Libération

La scène aurait pu rester anecdotique : une dégustation filmée, des grimaces, quelques formules outrancières. «C’est dégueulasse», «j’ai envie de vomir», «oh la la quelle horreur», «donne-moi le sac [pour vomir], «qui a inventé cette merde ?» Pendant que les médias parlent de la polémique politique autour de Master Poulet, sur les réseaux sociaux, les débats se cristallisent autour du fast-food Tasty Crousty, qui affole les fans et les critiques en vendant des barquettes de poulet frit et de riz à 9 euros. L’enseigne en écoule plus d’un million par mois et a ouvert plus de 60 restaurants en moins de deux ans en France. L’entreprise s’exporte déjà au Maroc, en Angleterre, en Suisse, en Algérie et en Belgique, avec des projets aux Etats-Unis et à Dubaï. Une croissance fulgurante auprès de la jeunesse qui suscite la curiosité, de l’attraction mais aussi de la répulsion.

Pourtant, la vidéo de l’influenceur «Yann vous cuisine» critiquant Tasty Crousty a rapidement dépassé le simple cadre culinaire. Il en va de même pour celle du critique gastronomique François Simon, qui, à l’inverse, en propose une lecture plus favorable, mais suscite-t-elle aussi de vives réactions de la part d’internautes se disant déçus, voire trahis par son appréciation. Accusés de «mépris de classe», les détracteurs de ce plat cristallisent un débat plus profond autour des goûts alimentaires, des représentations sociales et des hiérarchies culturelles.

« C’est presque une corne d’abondance »

Pour le sociologue Marc Jahjah, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à Nantes-Université – dont les travaux portent sur les cultures numériques et les médias –, l’erreur est précisément de réduire l’objet à sa seule dimension alimentaire. «Quand on mange quelque chose, on ne mange pas uniquement des aliments», explique-t-il. Très présent lui-même sur les réseaux sociaux – environ 182 000 abonnés sur Instagram et 36 000 sur TikTok –, il poursuit : «On mange une esthétique, une mode, des valeurs, des liens de sociabilité.» Autrement dit, Tasty Crousty fonctionne comme un symbole.

Au cœur de ce symbole, une promesse : la quantité. Pour moins de 10 euros, la barquette déborde. «C’est presque une corne d’abondance», illustre le chercheur. Mais cette générosité ne relève pas seulement du marketing. Elle s’ancre dans des logiques sociales plus profondes. «Il y a la promesse de ne pas manquer», insiste le sociologue, évoquant des publics en lien avec l’immigration postcoloniale africaine pour lesquels le rapport à la nourriture reste marqué par des héritages de rareté. Manger beaucoup, et pour peu, devient alors une valeur en soi : une forme d’efficacité économique et symbolique. Il s’agit d’«en avoir pour son argent» ce qui est aussi un marqueur de classe sociale.

Reconnaissance collective

Cette dimension nourrit un attachement identitaire fort. Le plat est pensé pour être partagé, consommé entre pairs, souvent dans des contextes de sociabilité adolescente et masculine. «C’est ce que tu vas t’enfiler entre potes», note Marc Jahjah. La combinaison viande-féculents, sans fioritures, renvoie à une culture du corps liée au sport et à la performance et à une certaine virilité alimentaire. Mais au-delà du genre, c’est bien une logique collective qui domine : on mange, on rit, on déborde ensemble.

Les scènes de files d’attente  participent pleinement de cette construction symbolique. Sur le terrain comme sur les réseaux, elles mettent en visibilité des adolescents issus des quartiers populaires, souvent noirs et arabes. Cette présence contribue à ancrer le Tasty Crousty dans un imaginaire social précis, à la croisée de la jeunesse urbaine, des cultures populaires et des trajectoires migratoires. Ces publics ne se contentent pas de consommer : ils participent à une forme de reconnaissance collective, où l’espace numérique devient aussi un espace d’existence sociale.

A cette dynamique s’ajoute une stratégie de diffusion très contemporaine : la ludification de l’expansion. Sur TikTok, la marque demande régulièrement aux internautes où elle doit ouvrir ses prochains restaurants. Ce dispositif transforme la croissance commerciale en jeu collectif. Marc Jahjah y voit une logique proche d’une conquête territoriale «façon Monopoly», où chaque ouverture devient une case gagnée. Ce mécanisme produit un fort sentiment de participation et de reconnaissance : la jeunesse influence la géographie même de l’enseigne. En retour, il génère une loyauté affective fondée sur l’interaction et la co-construction.

Déplacement des normes

C’est aussi ce qui rend la critique particulièrement sensible. «Quand on touche à ce plat, on ne touche pas qu’à un plat», résume Marc Jahjah. Il parle de «métonymie» : la barquette concentre des enjeux de classe, d’origine et de génération. La réponse de Tasty Crousty à la polémique l’illustre. En parodiant une version «gastronomique» à 38 euros de son produit, elle rejoue les codes de la distinction sociale.

Derrière l’humour, l’enjeu est sérieux. Les moqueries en ligne sont perçues par une partie des amateurs de Tasty Crousty comme une forme de disqualification, non seulement esthétique, mais aussi sociale et raciale. A l’inverse, la viralité du phénomène témoigne d’une forme de légitimation alternative, portée par les logiques algorithmiques. Car Tasty Crousty n’a pas eu besoin des circuits traditionnels de consécration, guides gastronomiques en tête.

Au fond, la polémique révèle un déplacement des normes. Ce qui est jugé «bon» ou «mauvais» ne dépend plus uniquement de critères gastronomiques, mais d’enjeux sociaux et culturels. Entre distinction et appropriation, entre moquerie et revendication, Tasty Crousty agit comme un révélateur.

 Tasty Crousty : entre clash culinaire et construction identitaire – Libération

Juste une question qui me taraude... C'est quoi du poulet halal ? 

samedi 6 juin 2026

Colère..

 Aujourd'hui 6 juin on célébrait le débarquement alliés sur les plages normandes qui nous a débarrassé de la barbarie nazi. Et voilà-t-il pas que le pire secrétaire d'Etat à la Défense américain, beaucoup plus doué pour faire des enfants que pour faire la guerre vient en touriste avec toute sa smala à cette commémoration. 

Et ce triste sire se permet de faire un amalgame avec les soldats du débarquement et les migrants qui, selon lui, arrivent sur les plages. Et en plus il donne des leçons aux Européens pour, toujours selon lui, "traiter" les problèmes d'immigration. Quand on sait  comment sont traités les migrants dans son pays aux mépris des lois et embastillés dans les pires conditions sans aucun recours. Il faut rappeler au passage que l'Amérique est une terre d'immigration ; des tas de gens sont venus y chercher une nouvelle vie mais il y a aussi une partie de ces migrants qui ont été amenés là contre leur volonté... les esclaves !

Et cet incompétent notoire en matière militaire qui vient nous faire la leçon pour que nous organisions notre défense nous-même. Lisez entre les lignes "achetez du matériel US" que bien sûr que vous pourrez utiliser si nous vous en donnons l'autorisation.

L'Amérique est tombée bien bas 😡

vendredi 5 juin 2026

Le talent et la renommée conduisent ils à la megalo ?

 Le comportement du chef du prestigieux Noma dénoncé dans le « New York Times »

Des dizaines de témoignages d’anciens employés indiquent que le chef Rene Redzepi a répété un schéma de violences physiques à son personnel.

Par Maëlle Roudaut

 


THIBAULT SAVARY / AFP Rene Redzepi, chef et copropriétaire du restaurant danois de renommée mondiale Noma, photographié le 31 mai 2021 à Copenhague.

Des témoignages difficiles à lire. Dans un article publié samedi 7 mars, le New York Times met en lumière le management par la peur qui aurait régné pendant des années autour du chef danois René Redzepi. Celui-ci est mondialement connu pour avoir fondé le restaurant Noma, à Copenhague, régulièrement classé parmi les meilleures tables du monde.

Selon l’enquête du quotidien américain, plusieurs anciens membres de l’équipe décrivent un climat de travail extrêmement difficile, fait de pressions constantes, d’humiliations et régulièrement de violences physiques. Certains racontent avoir été insultés ou rabaissés devant leurs collègues. D’autres évoquent des coups de poing dans le ventre, des coups au visage ou encore des objets lancés lors de services particulièrement tendus.

Ces témoignages dressent le portrait d’une cuisine où la peur aurait longtemps été utilisée comme moteur pour atteindre l’excellence. Plusieurs employés expliquent avoir continué de travailler malgré ce climat, conscients du prestige que représentait une expérience au Noma, considéré comme l’un des restaurants les plus influents de la gastronomie contemporaine.

Ces révélations interviennent alors que le restaurant a fermé ses portes à Copenhague fin 2024, une décision qui n’est toutefois pas liée à ces accusations. Mais l’actualité du chef ravive l’intérêt de la presse américaine : un Noma éphémère doit ouvrir à Los Angeles pour une série de dîners très exclusifs à partir du 11 mars.

Le prix annoncé – environ 1 500 dollars par personne – a déjà suscité un important débat public et relancé les interrogations sur le comportement passé de René Redzepi.

« Il piquait avec une fourchette à barbecue »

Tout est parti du témoignage de Jason Ignacio White, ancien responsable du laboratoire de fermentation de Noma, publié sur Instagram début février et devenu viral. « Noma n’est pas une histoire d’innovation. C’est l’histoire d’un maniaque qui engendrait une culture de peur, d’abus et d’exploitation », écrivait-il, accusant le chef de violences répétées sur ses employés.

Son message s’accompagnait de plusieurs captures d’écran de témoignages que lui auraient transmis de nombreux anciens membres de l’équipe. « Il ne pouvait pas frapper les gens pendant le service, alors il les piquait sous la table avec une fourchette à barbecue », confie ainsi l’un d’eux dans ces messages relayés sur les réseaux sociaux.

Un chef australien qui a travaillé chez Noma en 2012 a aussi raconté au New York Times que punir tout le personnel pour l’erreur d’une seule personne était une pratique courante de René Redzepi. « Il est passé sur chacun d'entre nous et nous a donné des coups de poing dans la poitrine » en nous hurlant des insultes, a expliqué le chef, qui a demandé à rester anonyme.

René Redzepi a reconnu avoir été « un monstre »

Les anciens employés déplorent que le célèbre cuisinier continue de bénéficier de la gloire et du prestige liés à Noma malgré ces pratiques. Dans un essai publié en 2015, René Redzepi avait reconnu avoir été un « monstre » qui maltraitait et intimidait ses subordonnés. Dans une interview accordée au Times de Londres en 2022, il avait également exprimé des regrets quant à son passé, affirmant n’avoir « jamais frappé personne », mais avoir « probablement bousculé des gens ».

Enfin, ce vendredi, le chef a déclaré au New York Times : « Bien que je ne reconnaisse pas tous les détails de ces témoignages, j’y vois suffisamment de ressemblances avec mon comportement passé pour comprendre que mes actions ont nui à mes collaborateurs. À toutes celles et ceux qui ont souffert de mon leadership, de mes erreurs de jugement ou de ma colère, je présente mes plus sincères excuses et je me suis engagé à changer. »

Il a précisé avoir cessé de gérer les opérations quotidiennes du service il y a plusieurs années, avoir suivi une thérapie et avoir « trouvé de meilleures façons de gérer sa colère ».

La suite est....

https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/12/le-chef-danois-rene-redzepi-quitte-le-restaurant-noma-apres-des-accusations-de-violences-envers-ses-equipes_6670652_3210.html


samedi 30 mai 2026

Opinion

 

Pensée du dimanche : Le problème n'est PAS que nous sommes

 "divisés et polarisés"

Une réflexion sur le Memorial Day

Je n'arrête pas d'entendre que l'un des plus gros problèmes de l'Amérique est que nous sommes « divisés et polarisés ». Par exemple, le chroniqueur du New York Times David French : « Nous savons depuis longtemps que l'Amérique est profondément polarisée, et nous savons que le problème ne fait qu'empirer. »

C'est des conneries. Le problème n'est pas que nous sommes divisés et polarisés.

Le problème est qu'une partie importante de l'Amérique achète les conneries violentes, haineuses et sans loi de Trump. Certains de ceux qui l'achètent sont des suprémacistes blancs. D'autres sont des chrétiens fondamentalistes conservateurs. D'autres sont des nationalistes xénophobes.

Je ressens de la compassion pour ceux qui ont été séduits pour soutenir Trump après avoir été brutalisés et maltraités pendant des années par les employeurs, les grandes entreprises, Wall Street et les oligarques américains. Comme je l'ai prévenu il y a 32 ans, l'élargissement des inégalités de richesse, de revenu et d'opportunités finirait par persuader certains perdants de soutenir un démagogue.

Mais une explication de la raison pour laquelle certains adeptes de Trump ont acheté son néofascisme n'est pas une justification pour eux de le faire. Et ce n'est certainement pas une raison pour nous de mettre de côté nos différences et de faire des compromis avec elles.

Comme vous le savez sans doute, Trump a créé un État policier violent en Amérique. Il mène une guerre illégale à l'étranger. Il a usurpé les pouvoirs du Congrès et a défié les ordonnances judiciaires. Il prend des pots-de-vin. Il poursuit pénalement ses ennemis et gracie ses partisans criminels (il a même mis en place un fonds de neige fondue pour les indemniser). Il a obtenu son ministère de la Justice pour l'immuniser, lui et sa famille, contre tout futur audit fiscal. Il fait taire les critiques. Il encourage le racisme et le sectarisme.

Aucun d'entre nous ne devrait tomber dans le piège de la fausse équivalence entre cela et l'opposition à cela. Le concours d'aujourd'hui n'est pas entre « droite » et « gauche », comme les deux côtés ont été traditionnellement compris en Amérique. Ce n'est même pas entre les « républicains » et les « démocrates », comme nous avons défini les deux principaux partis au cours de la majeure partie du siècle dernier.

Non, le concours d'aujourd'hui est entre démocratie et autoritarisme. C'est entre la tolérance et le sectarisme. Entre une société multiraciale, laïque et inclusive et une société qui croit au nationalisme chrétien blanc. Entre l'état de droit et le néofascisme.

Les deux parties de ce concours ne méritent pas un poids égal. Si nous allons avoir une société décente, la nation doit descendre du premier côté.

Tant que Trump aura des adeptes qui soutiennent son sectarisme, son racisme, sa corruption et sa violence, la nation restera divisée et polarisée. C'est nécessaire et approprié.

Nous ne devrions pas « tendre la main, ou « nous rencontrer à mi-chemin », ou « trouver un terrain d'entente », ou « diviser la différence », ni aucune autre des expressions hachées d'aujourd'hui pour mettre de côté ce qui nous divise et être d'accord.

Des générations d'Américains se sont battus et sont morts pour les idéaux de démocratie, de liberté, de justice sociale, d'État de droit et d'égalité des chances. Nous ne les avons jamais pleinement atteints, mais ils restent nos idéaux. Demain, nous célébrons le Memorial Day pour honorer ces idéaux et les souvenirs de ceux qui sont morts pour eux.

Il ne peut y avoir, il ne doit pas y avoir, de compromis avec le néofascisme.





dimanche 24 mai 2026

Chaos

 Cela fait 47 ans que l’Iran de Khomeini étend ses tentacules et fomente des troubles  dans tout le moyen orient d’abord et dans le monde entier en finançant des mouvements terroristes et en proclamant sa haine de l’occident. Il fallait un con pour s’attaquer à ce régime pourri ; un con ça ose tout aurait dit Michel Audiard c’est même à ça qu’on le reconnaît. Et c’est justement parce qu’il est con que sa guerre picrocholine contre l’Iran est un fiasco avec des conséquences mondiales. Poussé par son « ami » Netanyahu il a matraqué le régime des mollahs, les mettant presque à genoux et puis il a fait marche arrière parce son électorat de tarés (les MAGA) n’étaient pas content. Il a déclaré un cesser le feu permettant aux pasdarans de se ressaisir et de ce réarmer et de bloquer le détroit d’ormuz mettant à genou l’économie mondiale. Et pendant ce temps-là il fait quoi ? Il « négocie » avec des émissaires aussi rompus à la diplomatie qu’une bonne sœur à la pole dance. Les négociateurs iraniens sont d’un niveau 100x supérieur aux 2 🤡 (ex marchands de briques) que Trump envoie. A ce train là le blocage du détroit peut encore durer longtemps et si les 💩 iraniennes décident de bloquer le détroit de Bab El-mandeb via leurs proxy houtis 🦍 et on se prépare à des années de crise 👹👿💩


dimanche 17 mai 2026

«Manger est un engagement» : face au fascisme, des banquets de pasta pour dire basta

 Actualité débordante côté politisation des assiettes : la cuisinière et artiste Floriane Facchini et la scène nationale de Cavaillon font revivre pour la première fois en France l’histoire méconnue d’une recette italienne dans un étonnant banquet qui circulera de Marseille à Calais.

Floriane Facchini à Marseille, en 2025.

                                                                   Floriane Facchini à Marseille, en 2025. (Yohanne Lamoulère/Tendance Floue)

 Par Ève Beauvallet, envoyée spéciale à Cavaillon (Vaucluse) Publié le 16/05/2026 à 16h54

 Prudence, peuple d’extrême droite, prudence au parmesan, au beurre et au blé. Si vous dégustez les pâtes in bianco préparée par Floriane Facchini, il n’est pas impossible que, par un phénomène de transsubstantiation socio-magique, vous deveniez démocrate et humaniste. Et il n’est pas impossible que vous y preniez goût.

Alors que pullulent depuis cinq ans sur le territoire les grands gueuletons franchouillards identitaires et «conviviaux» du Canon Français, adoubés par le milliardaire identitaire Pierre-Edouard Stérin, où saluts nazis et insultes racistes se débrident entre deux bouchées de pâté de tête, Floriane Facchini et ses gourmets humanistes ressortent des fourneaux une vieille recette de pâtes révoltées pour une contre-attaque poétique, inclusive, riche en histoire sociopolitique. Elle nous vient de nos voisins italiens, qui savent de quoi ils parlent en matière de fascisme, et sera cuisinée pour la première fois en France, le 19 mai à Cavaillon lors d’un grand banquet fédérateur (accessible pour 3 à 22 euros).

Un livre de cuisine facho

Depuis plusieurs mois, des habitants de cette ville du Vaucluse et alentours peuvent s’inscrire à des ateliers de cuisine pas comme les autres. Ils y apprennent les rudiments de la fabrication de la pasta fresca, pratique ancestrale élevée au rang d’art sacré en Emilie-Romagne, où des générations d’artisanes (les sfogline) se transmettent les manières d’étaler la pâte à la main, armées d’un rouleau à pâtisserie (matarello) et d’une planche en bois (spianatoia), jusqu’à obtenir des feuilles de pâte soyeuse (sfolglia) qui servent de base aux plats emblématiques de la région. Entraînés par Floriane Facchini, artiste culinaire romaine installée en France, arrière-petite-fille de sfoglina, les participants deviennent dans le même mouvement les artisans et passeurs d’une curieuse histoire de résistance encore méconnue en France.

Des membres d'un groupe de défense des femmes, près de Modène, pendant la Résistance italienne.

Des membres d'un groupe de défense des femmes, près de Modène, pendant la Résistance italienne. (DR)

L’Italie a pour spécificité d’avoir développé dans la première moitié du XXe siècle un fascisme et un antifascisme culinaire. Mussolini avait tenté de faire interdire les pâtes, au profit du riz – et donc du risotto – qui a même eu droit à sa fête nationale le 1er novembre. Il envoyait ses émissaires espionner jusque dans les osterie pour fliquer le contenu des assiettes. Le Manifeste de la cuisine futuriste de Tommaso Marinetti, bible facho de l’époque, annonce le projet sans grande ambiguïté en sous-titrant simplement «Contre les pâtes». L’un des arguments est géopolitique puisque le Duce visait l’autarcie alimentaire et que l’Italie ne produisait pas assez de blé.

Aussi, à l’époque, la pasta est loin d’être un plat national. On mange principalement de la polenta au Nord du pays, du pain, des légumes des olives au centre. Seule la région de Naples les cuisine depuis des lustres et les mange à la main, dans la rue. On doit aux immigrés italo-américains d’en impulser la mode sur l’ensemble du territoire dès les années 20. Et voici l’autre argument, de nature symbolique cette fois : les pâtes véhiculeraient une image de l’Italien à bannir, en rendant les hommes gros, lents, impuissants et pacifiques, à l’inverse du prototype de l’homme nouveau promu par l’Italie mussolinienne. Le projet ne prendra jamais : les Italiens, qui mouraient de faim, adorent ce plat tout juste en vogue, facile à cuisiner, et qui cale.

Des «breuvages de lutte» à l’apéro

Le 25 juillet 1943, l’annonce de la destitution de Mussolini par le roi d’Italie est accueillie avec une joie immense dans de nombreuses familles, dont celle des Cervi, des paysans antifascistes très actifs dans la lutte. Avec d’autres, ils organisent spontanément une distribution gratuite de pâtes à tous les habitants sur la place du village de Campegine, près de Reggio Emilia. Au menu de la victoire : 380 kilos de pasta in bianco. Beurre, parmesan, sans sauce. Les représailles seront tragiques : tous les fils Cervi sont abattus. Le père de la famille, Alcide, en fera un livre, I Miei Sette Figli («Mes sept fils») (1956), devenu un classique de la littérature antifasciste. Depuis, d’autres livres ont paru sur la politisation des assiettes italiennes à l’instar de Partisans à table. Histoires de nourriture résistante et recettes de liberté, de Lorena Carrara et Elisabetta Salvini, en 2020.

Lorsque, voici deux ans et demi, Floriane Facchini s’est penchée sur cette histoire, elle était loin d’en soupçonner les ramifications actuelles. Car la distribution des pâtes à l’occasion de la journée de la Libération le 25 juillet perdure encore, mais pas seulement à l’Institut Alcide Cervi de Gattatico (Reggio Emilia). Un réseau de producteurs de pâtes antifascistes a été créé, organisant une série d’événements dans les villes et villages de toute l’Italie, notamment depuis l’accession au pouvoir de Giorgia Meloni.

En 2019, une municipalité de la Lega, Mirandola (province de Modène), a même voulu retirer son soutien à la manifestation sous prétexte qu’elle serait non inclusive puisqu’elle exclut les fascistes. En 2023, ce sont des troubles à l’ordre public qui sont invoqués par la maire de Rosà (Vicente) Elena Mezzalira pour faire interdire une pastasciutta. «Le mot “antifasciste” est en train d’être détourné de son sens en Italie, déplore Floriane Facchini. Avec ce banquet, je tente d’en réenchanter la symbolique, et de montrer à quel point manger est un engagement.»

La famille Cervi avec au centre les parents, Alcide et Genoeffa.

La famille Cervi avec au centre les parents, Alcide et Genoeffa. (DR)

Depuis, les banquets de résistance ont essaimé hors des frontières, en Espagne, et même aux Etats-Unis. Quand Floriane Facchini s’est aperçue qu’il n’en existait encore aucun en France, elle a voulu rendre hommage à la famille Cervi, mais à sa sauce. La première pastasciutta française sera un ovni coincé quelque part entre le banquet de village en plein air et le rituel symbolique. L’assistance dégustera à l’apéro des «breuvages de lutte» à base de plantes sauvages cueillies sur les pentes des Apennins, montagnes où les résistants italiens se cachaient pendant la dictature, mais aussi en Provence : «du thym et du romarin symboles de force vitale, la lavande contre l’autoritarisme…»

Les pâtes rouges du grand-père

Les descendants des partisans, rencontrés par l’équipe artistique, raconteront par vidéo leurs luttes culinaires pendant que mijoteront les pâtes au milieu des gradins. Et le fascisme sera conjuré dans du beurre, du parmesan, et petite variante personnelle, dans de la sauce tomate : «Hommage à mon grand-père communiste, qui insistait pour que ses pâtes antifascistes à lui soient rouges.» On sera ici spectateur autant que mangeur, unis sur le parvis du théâtre de Cavaillon pour assembler nous-mêmes une table géante conçue sur-mesure : elle n’a pas de pieds et ne tiendra que par l’équilibre de tous les genoux humanistes de l’assemblée.

Dégustera-t-on ces pâtes résistantes aux côtés du préfet du Vaucluse et du maire de Cavaillon (DVD) ? Floriane Facchini comme l’équipe de la Garance, la scène nationale qui coproduit l’œuvre, l’espèrent – ils ont été invités. Côté élus locaux, aucun n’a tenté d’entraver la liberté d’expression des assiettes. Quelques-uns sont même complices et soutiens, à l’instar d’Etienne Klein, ancien maire de Châteauneuf-de-Gadagne et physicien, très sensible «à cette façon de rappeler à quel point manger n’est pas qu’un acte biologique mais aussi politique, symbolique… Un sujet évidemment repris par diverses forces sociales.»

Obsédé, comme beaucoup d’acteurs du Vaucluse, par la question des transitions, alimentaire et territoriale, il trouve «nécessaire que les récits autour de ces sujets ne soient pas uniquement abordés sous un angle technique et alarmiste. En cela, les artistes ont un vrai rôle à jouer.» Durant son précédent mandat, l’ancien maire a donc soutenu les nombreux autres projets portés par la Garance, hyperactive et avant-gardiste sur l’hybridation art/alimentation, ADN qui commence à faire la fierté du territoire.

La directrice de la scène nationale Chloé Tournier travaille main dans la main avec Floriane Facchini depuis plusieurs années. Les deux quadras partagent une même passion pour les problématiques alimentaires et une même foi dans le pouvoir inégalé de la cuisine pour fédérer des sphères d’activité qui, d’ordinaire, s’ignorent cordialement. Floriane Facchini cuisinait déjà pour des tablées de quinze personnes quand elle avait 10 ans et a financé ses études de théâtre en travaillant aux fourneaux des restaurants de Saint-Germain-des-Prés (VIe arrondissement) à Paris. De son côté, Chloé Tournier, après avoir rendu un mémoire universitaire sur les cuisines des lieux culturels, a travaillé comme attachée culturelle au Mexique et au Mali, où elle a repris un restaurant, avant de lancer le Maif Social Club et d’y lancer les curieuses «visites gustatives» d’exposition.

Inventer le repas de demain

Ensemble, sur le territoire du Vaucluse, elles ont fait naître Cucine(s), enquête sur les pratiques culinaires locales qui les a menées de marchés locaux en exploitations maraîchères jusqu’aux arrière-cuisines des appartements des voisins. Depuis 2025, elles ont réussi à embarquer des chercheurs en agro de l’Inrae, la cheffe étoilée Nadia Sammut, la direction des deux parcs naturels régionaux (Luberon et Alpilles), le collègue de la structure culturelle le Citron jaune et une quinzaine d’exploitations agricoles (en conventionnel comme en bio) dans le vaste projet de «recherche-action» A Tavola. Le but : inventer le repas de demain, depuis le Luberon et les Alpilles, deux massifs particulièrement touchés par le réchauffement climatique.

A Tavola est sans doute le lauréat le plus expérimental du programme national Erable (qui tente d’accompagner les collectivités locales dans la construction d’une «mise en récit de la biodiversité») et sera restitué lui aussi sous la forme d’un grand banquet fédérateur et science-fictionnel en mai 2027. Pour l’heure, les mangeurs humanistes pourront communier autour de la pastasciutta à Cavaillon, puis Cergy-Pontoise (Val-d’Oise) ou Thionville (Moselle), deux berceaux de l’immigration italienne, mais aussi à Marseille ou à Calais, dans des institutions culturelles publiques passionnées de cuisine fédérées en un réseau original, Ça mijote !, lui aussi lancé par Chloé Tournier. Il n’a hélas pas la force de frappe financière du réseau de Pierre-Edouard Stérin.

«Manger est un engagement» : face au fascisme, des banquets de pasta pour dire basta – Libération