Actualité débordante côté politisation des assiettes : la cuisinière et artiste Floriane Facchini et la scène nationale de Cavaillon font revivre pour la première fois en France l’histoire méconnue d’une recette italienne dans un étonnant banquet qui circulera de Marseille à Calais.
Floriane Facchini à Marseille, en 2025. (Yohanne
Lamoulère/Tendance Floue)
Alors que pullulent depuis cinq ans sur le territoire les grands
gueuletons franchouillards identitaires et «conviviaux» du Canon
Français, adoubés par le milliardaire identitaire Pierre-Edouard
Stérin, où saluts nazis et insultes racistes se débrident entre deux
bouchées de pâté de tête, Floriane Facchini et ses gourmets humanistes
ressortent des fourneaux une vieille recette de pâtes révoltées pour une
contre-attaque poétique, inclusive, riche en histoire sociopolitique. Elle nous
vient de nos voisins italiens, qui savent de quoi ils parlent en matière de
fascisme, et sera cuisinée pour la première fois en France, le 19 mai à
Cavaillon lors d’un grand banquet fédérateur (accessible pour 3 à 22 euros).
Un livre de cuisine facho
Depuis plusieurs mois, des habitants de cette ville du Vaucluse et
alentours peuvent s’inscrire à des ateliers de cuisine pas comme les autres.
Ils y apprennent les rudiments de la fabrication de la pasta fresca, pratique
ancestrale élevée au rang d’art sacré en Emilie-Romagne, où des générations
d’artisanes (les sfogline) se transmettent les manières d’étaler la
pâte à la main, armées d’un rouleau à pâtisserie (matarello) et d’une
planche en bois (spianatoia), jusqu’à obtenir des feuilles de pâte
soyeuse (sfolglia) qui servent de base aux plats emblématiques de la
région. Entraînés par Floriane Facchini, artiste culinaire romaine installée en
France, arrière-petite-fille de sfoglina, les participants
deviennent dans le même mouvement les artisans et passeurs d’une curieuse
histoire de résistance encore méconnue en France.
Des membres d'un groupe de défense des femmes, près de
Modène, pendant la Résistance italienne. (DR)
L’Italie a pour spécificité d’avoir développé dans la première moitié du
XXe siècle un fascisme et un antifascisme culinaire. Mussolini avait tenté de
faire interdire les pâtes, au profit du riz – et donc du risotto – qui a même
eu droit à sa fête nationale le 1er novembre. Il envoyait ses émissaires
espionner jusque dans les osterie pour fliquer le contenu des
assiettes. Le Manifeste de la cuisine futuriste de Tommaso
Marinetti, bible facho de l’époque, annonce le projet sans grande
ambiguïté en sous-titrant simplement «Contre les pâtes». L’un des
arguments est géopolitique puisque le Duce visait l’autarcie alimentaire et que
l’Italie ne produisait pas assez de blé.
Aussi, à l’époque, la pasta est loin d’être un plat national. On mange
principalement de la polenta au Nord du pays, du pain, des légumes des olives
au centre. Seule la région de Naples les cuisine depuis des lustres et les
mange à la main, dans la rue. On doit aux immigrés italo-américains d’en
impulser la mode sur l’ensemble du territoire dès les années 20. Et voici
l’autre argument, de nature symbolique cette fois : les pâtes véhiculeraient
une image de l’Italien à bannir, en rendant les hommes gros, lents, impuissants
et pacifiques, à l’inverse du prototype de l’homme nouveau promu par l’Italie
mussolinienne. Le projet ne prendra jamais : les Italiens, qui mouraient de
faim, adorent ce plat tout juste en vogue, facile à cuisiner, et qui cale.
Des «breuvages de lutte» à l’apéro
Le 25 juillet 1943, l’annonce de la destitution de Mussolini par le roi
d’Italie est accueillie avec une joie immense dans de nombreuses familles, dont
celle des Cervi, des paysans antifascistes très actifs dans la lutte. Avec
d’autres, ils organisent spontanément une distribution gratuite de pâtes à tous
les habitants sur la place du village de Campegine, près de Reggio Emilia. Au
menu de la victoire : 380 kilos de pasta in bianco. Beurre,
parmesan, sans sauce. Les représailles seront tragiques : tous les fils Cervi
sont abattus. Le père de la famille, Alcide, en fera un livre, I Miei
Sette Figli («Mes sept fils») (1956), devenu un classique de la
littérature antifasciste. Depuis, d’autres livres ont paru sur la
politisation des assiettes italiennes à l’instar de Partisans à
table. Histoires de nourriture résistante et recettes de liberté, de Lorena
Carrara et Elisabetta Salvini, en 2020.
Lorsque, voici deux ans et demi, Floriane Facchini s’est penchée sur
cette histoire, elle était loin d’en soupçonner les ramifications actuelles.
Car la distribution des pâtes à l’occasion de la journée de la Libération le 25
juillet perdure encore, mais pas seulement à l’Institut Alcide Cervi de
Gattatico (Reggio Emilia). Un réseau de producteurs de pâtes antifascistes a
été créé, organisant une série d’événements dans les villes et villages de
toute l’Italie, notamment depuis l’accession au pouvoir de Giorgia Meloni.
En 2019, une municipalité de la Lega, Mirandola (province de
Modène), a même voulu retirer son soutien à la manifestation sous prétexte
qu’elle serait non inclusive puisqu’elle exclut les fascistes. En 2023, ce sont
des troubles à l’ordre public qui sont invoqués par la maire de Rosà (Vicente)
Elena Mezzalira pour faire interdire une pastasciutta. «Le
mot “antifasciste” est en train d’être détourné de son sens en
Italie, déplore Floriane Facchini. Avec ce banquet, je tente
d’en réenchanter la symbolique, et de montrer à quel point manger est un
engagement.»
La famille Cervi avec au centre les parents, Alcide et
Genoeffa. (DR)
Depuis, les banquets de résistance ont essaimé hors des frontières, en
Espagne, et même aux Etats-Unis. Quand Floriane Facchini s’est aperçue qu’il
n’en existait encore aucun en France, elle a voulu rendre hommage à la famille
Cervi, mais à sa sauce. La première pastasciutta française sera un ovni coincé
quelque part entre le banquet de village en plein air et le rituel symbolique.
L’assistance dégustera à l’apéro des «breuvages de lutte» à base de plantes
sauvages cueillies sur les pentes des Apennins, montagnes où les résistants
italiens se cachaient pendant la dictature, mais aussi en Provence : «du
thym et du romarin symboles de force vitale, la lavande contre
l’autoritarisme…»
Les pâtes rouges du grand-père
Les descendants des partisans, rencontrés par l’équipe artistique,
raconteront par vidéo leurs luttes culinaires pendant que mijoteront les pâtes
au milieu des gradins. Et le fascisme sera conjuré dans du beurre, du parmesan,
et petite variante personnelle, dans de la sauce tomate : «Hommage à mon
grand-père communiste, qui insistait pour que ses pâtes antifascistes à lui
soient rouges.» On sera ici spectateur autant que mangeur, unis sur le
parvis du théâtre de Cavaillon pour assembler nous-mêmes une table géante
conçue sur-mesure : elle n’a pas de pieds et ne tiendra que par l’équilibre de
tous les genoux humanistes de l’assemblée.
Dégustera-t-on ces pâtes résistantes aux côtés du préfet du Vaucluse et
du maire de Cavaillon (DVD) ? Floriane Facchini comme l’équipe de la Garance,
la scène nationale qui coproduit l’œuvre, l’espèrent – ils ont été invités.
Côté élus locaux, aucun n’a tenté d’entraver la liberté d’expression des
assiettes. Quelques-uns sont même complices et soutiens, à l’instar d’Etienne
Klein, ancien maire de Châteauneuf-de-Gadagne et physicien, très sensible «à
cette façon de rappeler à quel point manger n’est pas qu’un acte biologique
mais aussi politique, symbolique… Un sujet évidemment repris par diverses
forces sociales.»
Obsédé, comme beaucoup d’acteurs du Vaucluse, par la question des
transitions, alimentaire et territoriale, il trouve «nécessaire que les
récits autour de ces sujets ne soient pas uniquement abordés sous un angle
technique et alarmiste. En cela, les artistes ont un vrai rôle à jouer.» Durant
son précédent mandat, l’ancien maire a donc soutenu les nombreux autres projets
portés par la Garance, hyperactive et avant-gardiste sur l’hybridation
art/alimentation, ADN qui commence à faire la fierté du territoire.
La directrice de la scène nationale Chloé Tournier travaille main dans
la main avec Floriane Facchini depuis plusieurs années. Les deux quadras
partagent une même passion pour les problématiques alimentaires et une même foi
dans le pouvoir inégalé de la cuisine pour fédérer des sphères d’activité qui,
d’ordinaire, s’ignorent cordialement. Floriane Facchini cuisinait déjà pour des
tablées de quinze personnes quand elle avait 10 ans et a financé ses études de
théâtre en travaillant aux fourneaux des restaurants de Saint-Germain-des-Prés
(VIe arrondissement) à Paris. De son côté, Chloé Tournier, après avoir rendu un
mémoire universitaire sur les cuisines des lieux culturels, a travaillé comme
attachée culturelle au Mexique et au Mali, où elle a repris un restaurant,
avant de lancer le Maif Social Club et d’y lancer les curieuses «visites
gustatives» d’exposition.
Inventer le repas de demain
Ensemble, sur le territoire du Vaucluse, elles ont fait naître Cucine(s),
enquête sur les pratiques culinaires locales qui les a menées de marchés locaux
en exploitations maraîchères jusqu’aux arrière-cuisines des appartements des
voisins. Depuis 2025, elles ont réussi à embarquer des chercheurs en agro de
l’Inrae, la cheffe étoilée Nadia Sammut, la direction des deux parcs naturels
régionaux (Luberon et Alpilles), le collègue de la structure culturelle le
Citron jaune et une quinzaine d’exploitations agricoles (en conventionnel comme
en bio) dans le vaste projet de «recherche-action» A Tavola. Le
but : inventer le repas de demain, depuis le Luberon et les Alpilles, deux
massifs particulièrement touchés par le réchauffement climatique.
A Tavola est sans
doute le lauréat le plus expérimental du programme national Erable (qui tente
d’accompagner les collectivités locales dans la construction d’une «mise en
récit de la biodiversité») et sera restitué lui aussi sous la forme d’un grand
banquet fédérateur et science-fictionnel en mai 2027. Pour l’heure, les
mangeurs humanistes pourront communier autour de la pastasciutta à Cavaillon,
puis Cergy-Pontoise (Val-d’Oise) ou Thionville (Moselle), deux berceaux de
l’immigration italienne, mais aussi à Marseille ou à Calais, dans des
institutions culturelles publiques passionnées de cuisine fédérées en un réseau
original, Ça mijote !, lui aussi lancé par Chloé Tournier. Il n’a hélas pas la
force de frappe financière du réseau de Pierre-Edouard Stérin.
«Manger
est un engagement» : face au fascisme, des banquets de pasta pour dire
basta – Libération
