Tasty Crousty : entre clash culinaire et construction identitaire
Autour de la chaîne qui a popularisé les barquettes de poulet frit et de riz, les débats font rage. Accusés de «mépris de classe», ses détracteurs cristallisent un débat plus profond sur les goûts alimentaires et les représentations sociales de la jeunesse issue de l’immigration.
Par Balla Fofana
Publié le 06/05/2026 sur le site de Libération
La scène aurait pu
rester anecdotique : une dégustation filmée, des grimaces, quelques formules
outrancières. «C’est dégueulasse», «j’ai envie de vomir», «oh la la
quelle horreur», «donne-moi le sac [pour vomir], «qui a inventé cette merde ?» Pendant
que les médias parlent de la polémique politique autour de Master Poulet,
sur les réseaux sociaux, les débats se cristallisent autour du fast-food Tasty
Crousty, qui affole les fans et les critiques en vendant des barquettes de
poulet frit et de riz à 9 euros. L’enseigne en écoule plus d’un million par
mois et a ouvert plus de 60 restaurants en moins de deux ans en France.
L’entreprise s’exporte déjà au Maroc, en Angleterre, en Suisse, en Algérie et
en Belgique, avec des projets aux Etats-Unis et à Dubaï. Une croissance
fulgurante auprès de la jeunesse qui suscite la curiosité, de l’attraction
mais aussi de la répulsion.
Pourtant, la
vidéo de l’influenceur «Yann vous cuisine» critiquant Tasty Crousty a
rapidement dépassé le simple cadre culinaire. Il en va de même pour celle du
critique gastronomique François Simon, qui, à l’inverse, en propose
une lecture plus favorable, mais suscite-t-elle aussi de vives réactions de la
part d’internautes se disant déçus, voire trahis par son appréciation. Accusés
de «mépris de classe», les détracteurs de ce plat
cristallisent un débat plus profond autour des goûts alimentaires, des représentations
sociales et des hiérarchies culturelles.
« C’est presque une
corne d’abondance »
Pour le sociologue
Marc Jahjah, maître de conférences en sciences de l’information et de la
communication à Nantes-Université – dont les travaux portent sur les cultures
numériques et les médias –, l’erreur est précisément de réduire l’objet à sa
seule dimension alimentaire. «Quand on mange quelque chose, on ne mange
pas uniquement des aliments», explique-t-il. Très présent lui-même sur
les réseaux sociaux – environ 182 000 abonnés sur Instagram et 36 000
sur TikTok –, il poursuit : «On mange une esthétique, une mode, des
valeurs, des liens de sociabilité.» Autrement dit, Tasty Crousty
fonctionne comme un symbole.
Au cœur de ce symbole,
une promesse : la quantité. Pour moins de 10 euros, la barquette déborde. «C’est
presque une corne d’abondance», illustre le chercheur. Mais cette
générosité ne relève pas seulement du marketing. Elle s’ancre dans des logiques
sociales plus profondes. «Il y a la promesse de ne pas manquer», insiste
le sociologue, évoquant des publics en lien avec l’immigration postcoloniale
africaine pour lesquels le rapport à la nourriture reste marqué par des
héritages de rareté. Manger beaucoup, et pour peu, devient alors une valeur en
soi : une forme d’efficacité économique et symbolique. Il s’agit d’«en avoir
pour son argent» ce qui est aussi un marqueur de classe sociale.
Reconnaissance
collective
Cette dimension
nourrit un attachement identitaire fort. Le plat est pensé pour être partagé,
consommé entre pairs, souvent dans des contextes de sociabilité adolescente et
masculine. «C’est ce que tu vas t’enfiler entre potes», note
Marc Jahjah. La combinaison viande-féculents, sans fioritures, renvoie à une
culture du corps liée au sport et à la performance et à une certaine virilité
alimentaire. Mais au-delà du genre, c’est bien une logique collective qui
domine : on mange, on rit, on déborde ensemble.
Les scènes de files d’attente
participent pleinement de cette construction symbolique. Sur le terrain
comme sur les réseaux, elles mettent en visibilité des adolescents issus des
quartiers populaires, souvent noirs et arabes. Cette présence contribue à
ancrer le Tasty Crousty dans un imaginaire social précis, à la croisée de la
jeunesse urbaine, des cultures populaires et des trajectoires migratoires. Ces
publics ne se contentent pas de consommer : ils participent à une forme de
reconnaissance collective, où l’espace numérique devient aussi un espace
d’existence sociale.
A cette dynamique
s’ajoute une stratégie de diffusion très contemporaine : la ludification de
l’expansion. Sur TikTok, la marque demande régulièrement aux internautes où
elle doit ouvrir ses prochains restaurants. Ce dispositif transforme la
croissance commerciale en jeu collectif. Marc Jahjah y voit une logique proche
d’une conquête territoriale «façon Monopoly», où chaque
ouverture devient une case gagnée. Ce mécanisme produit un fort sentiment de
participation et de reconnaissance : la jeunesse influence la géographie même
de l’enseigne. En retour, il génère une loyauté affective fondée sur
l’interaction et la co-construction.
Déplacement des normes
C’est aussi ce qui
rend la critique particulièrement sensible. «Quand on touche à ce plat,
on ne touche pas qu’à un plat», résume Marc Jahjah. Il parle de «métonymie» :
la barquette concentre des enjeux de classe, d’origine et de génération. La
réponse de Tasty Crousty à la polémique l’illustre. En parodiant une version
«gastronomique» à 38 euros de son produit, elle rejoue les codes de la
distinction sociale.
Derrière l’humour,
l’enjeu est sérieux. Les moqueries en ligne sont perçues par une partie des
amateurs de Tasty Crousty comme une forme de disqualification, non seulement
esthétique, mais aussi sociale et raciale. A l’inverse, la viralité du
phénomène témoigne d’une forme de légitimation alternative, portée par les
logiques algorithmiques. Car Tasty Crousty n’a pas eu besoin des circuits
traditionnels de consécration, guides gastronomiques en tête.
Au fond, la polémique
révèle un déplacement des normes. Ce qui est jugé «bon» ou «mauvais» ne dépend
plus uniquement de critères gastronomiques, mais d’enjeux sociaux et culturels.
Entre distinction et appropriation, entre moquerie et revendication, Tasty
Crousty agit comme un révélateur.
Tasty Crousty : entre clash culinaire et construction identitaire – Libération
Juste une question qui me taraude... C'est quoi du poulet halal ?

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