dimanche 7 juin 2026

Polémique

 Tasty Crousty : entre clash culinaire et construction identitaire


Vu comme ça, c'est pas très appétissant

Autour de la chaîne qui a popularisé les barquettes de poulet frit et de riz, les débats font rage. Accusés de «mépris de classe», ses détracteurs cristallisent un débat plus profond sur les goûts alimentaires et les représentations sociales de la jeunesse issue de l’immigration.

Par Balla Fofana 

Publié le 06/05/2026 sur le site de Libération

La scène aurait pu rester anecdotique : une dégustation filmée, des grimaces, quelques formules outrancières. «C’est dégueulasse», «j’ai envie de vomir», «oh la la quelle horreur», «donne-moi le sac [pour vomir], «qui a inventé cette merde ?» Pendant que les médias parlent de la polémique politique autour de Master Poulet, sur les réseaux sociaux, les débats se cristallisent autour du fast-food Tasty Crousty, qui affole les fans et les critiques en vendant des barquettes de poulet frit et de riz à 9 euros. L’enseigne en écoule plus d’un million par mois et a ouvert plus de 60 restaurants en moins de deux ans en France. L’entreprise s’exporte déjà au Maroc, en Angleterre, en Suisse, en Algérie et en Belgique, avec des projets aux Etats-Unis et à Dubaï. Une croissance fulgurante auprès de la jeunesse qui suscite la curiosité, de l’attraction mais aussi de la répulsion.

Pourtant, la vidéo de l’influenceur «Yann vous cuisine» critiquant Tasty Crousty a rapidement dépassé le simple cadre culinaire. Il en va de même pour celle du critique gastronomique François Simon, qui, à l’inverse, en propose une lecture plus favorable, mais suscite-t-elle aussi de vives réactions de la part d’internautes se disant déçus, voire trahis par son appréciation. Accusés de «mépris de classe», les détracteurs de ce plat cristallisent un débat plus profond autour des goûts alimentaires, des représentations sociales et des hiérarchies culturelles.

« C’est presque une corne d’abondance »

Pour le sociologue Marc Jahjah, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à Nantes-Université – dont les travaux portent sur les cultures numériques et les médias –, l’erreur est précisément de réduire l’objet à sa seule dimension alimentaire. «Quand on mange quelque chose, on ne mange pas uniquement des aliments», explique-t-il. Très présent lui-même sur les réseaux sociaux – environ 182 000 abonnés sur Instagram et 36 000 sur TikTok –, il poursuit : «On mange une esthétique, une mode, des valeurs, des liens de sociabilité.» Autrement dit, Tasty Crousty fonctionne comme un symbole.

Au cœur de ce symbole, une promesse : la quantité. Pour moins de 10 euros, la barquette déborde. «C’est presque une corne d’abondance», illustre le chercheur. Mais cette générosité ne relève pas seulement du marketing. Elle s’ancre dans des logiques sociales plus profondes. «Il y a la promesse de ne pas manquer», insiste le sociologue, évoquant des publics en lien avec l’immigration postcoloniale africaine pour lesquels le rapport à la nourriture reste marqué par des héritages de rareté. Manger beaucoup, et pour peu, devient alors une valeur en soi : une forme d’efficacité économique et symbolique. Il s’agit d’«en avoir pour son argent» ce qui est aussi un marqueur de classe sociale.

Reconnaissance collective

Cette dimension nourrit un attachement identitaire fort. Le plat est pensé pour être partagé, consommé entre pairs, souvent dans des contextes de sociabilité adolescente et masculine. «C’est ce que tu vas t’enfiler entre potes», note Marc Jahjah. La combinaison viande-féculents, sans fioritures, renvoie à une culture du corps liée au sport et à la performance et à une certaine virilité alimentaire. Mais au-delà du genre, c’est bien une logique collective qui domine : on mange, on rit, on déborde ensemble.

Les scènes de files d’attente  participent pleinement de cette construction symbolique. Sur le terrain comme sur les réseaux, elles mettent en visibilité des adolescents issus des quartiers populaires, souvent noirs et arabes. Cette présence contribue à ancrer le Tasty Crousty dans un imaginaire social précis, à la croisée de la jeunesse urbaine, des cultures populaires et des trajectoires migratoires. Ces publics ne se contentent pas de consommer : ils participent à une forme de reconnaissance collective, où l’espace numérique devient aussi un espace d’existence sociale.

A cette dynamique s’ajoute une stratégie de diffusion très contemporaine : la ludification de l’expansion. Sur TikTok, la marque demande régulièrement aux internautes où elle doit ouvrir ses prochains restaurants. Ce dispositif transforme la croissance commerciale en jeu collectif. Marc Jahjah y voit une logique proche d’une conquête territoriale «façon Monopoly», où chaque ouverture devient une case gagnée. Ce mécanisme produit un fort sentiment de participation et de reconnaissance : la jeunesse influence la géographie même de l’enseigne. En retour, il génère une loyauté affective fondée sur l’interaction et la co-construction.

Déplacement des normes

C’est aussi ce qui rend la critique particulièrement sensible. «Quand on touche à ce plat, on ne touche pas qu’à un plat», résume Marc Jahjah. Il parle de «métonymie» : la barquette concentre des enjeux de classe, d’origine et de génération. La réponse de Tasty Crousty à la polémique l’illustre. En parodiant une version «gastronomique» à 38 euros de son produit, elle rejoue les codes de la distinction sociale.

Derrière l’humour, l’enjeu est sérieux. Les moqueries en ligne sont perçues par une partie des amateurs de Tasty Crousty comme une forme de disqualification, non seulement esthétique, mais aussi sociale et raciale. A l’inverse, la viralité du phénomène témoigne d’une forme de légitimation alternative, portée par les logiques algorithmiques. Car Tasty Crousty n’a pas eu besoin des circuits traditionnels de consécration, guides gastronomiques en tête.

Au fond, la polémique révèle un déplacement des normes. Ce qui est jugé «bon» ou «mauvais» ne dépend plus uniquement de critères gastronomiques, mais d’enjeux sociaux et culturels. Entre distinction et appropriation, entre moquerie et revendication, Tasty Crousty agit comme un révélateur.

 Tasty Crousty : entre clash culinaire et construction identitaire – Libération

Juste une question qui me taraude... C'est quoi du poulet halal ? 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire