dimanche 17 mai 2026

«Manger est un engagement» : face au fascisme, des banquets de pasta pour dire basta

 Actualité débordante côté politisation des assiettes : la cuisinière et artiste Floriane Facchini et la scène nationale de Cavaillon font revivre pour la première fois en France l’histoire méconnue d’une recette italienne dans un étonnant banquet qui circulera de Marseille à Calais.

Floriane Facchini à Marseille, en 2025.

                                                                   Floriane Facchini à Marseille, en 2025. (Yohanne Lamoulère/Tendance Floue)

 Par Ève Beauvallet, envoyée spéciale à Cavaillon (Vaucluse) Publié le 16/05/2026 à 16h54

 Prudence, peuple d’extrême droite, prudence au parmesan, au beurre et au blé. Si vous dégustez les pâtes in bianco préparée par Floriane Facchini, il n’est pas impossible que, par un phénomène de transsubstantiation socio-magique, vous deveniez démocrate et humaniste. Et il n’est pas impossible que vous y preniez goût.

Alors que pullulent depuis cinq ans sur le territoire les grands gueuletons franchouillards identitaires et «conviviaux» du Canon Français, adoubés par le milliardaire identitaire Pierre-Edouard Stérin, où saluts nazis et insultes racistes se débrident entre deux bouchées de pâté de tête, Floriane Facchini et ses gourmets humanistes ressortent des fourneaux une vieille recette de pâtes révoltées pour une contre-attaque poétique, inclusive, riche en histoire sociopolitique. Elle nous vient de nos voisins italiens, qui savent de quoi ils parlent en matière de fascisme, et sera cuisinée pour la première fois en France, le 19 mai à Cavaillon lors d’un grand banquet fédérateur (accessible pour 3 à 22 euros).

Un livre de cuisine facho

Depuis plusieurs mois, des habitants de cette ville du Vaucluse et alentours peuvent s’inscrire à des ateliers de cuisine pas comme les autres. Ils y apprennent les rudiments de la fabrication de la pasta fresca, pratique ancestrale élevée au rang d’art sacré en Emilie-Romagne, où des générations d’artisanes (les sfogline) se transmettent les manières d’étaler la pâte à la main, armées d’un rouleau à pâtisserie (matarello) et d’une planche en bois (spianatoia), jusqu’à obtenir des feuilles de pâte soyeuse (sfolglia) qui servent de base aux plats emblématiques de la région. Entraînés par Floriane Facchini, artiste culinaire romaine installée en France, arrière-petite-fille de sfoglina, les participants deviennent dans le même mouvement les artisans et passeurs d’une curieuse histoire de résistance encore méconnue en France.

Des membres d'un groupe de défense des femmes, près de Modène, pendant la Résistance italienne.

Des membres d'un groupe de défense des femmes, près de Modène, pendant la Résistance italienne. (DR)

L’Italie a pour spécificité d’avoir développé dans la première moitié du XXe siècle un fascisme et un antifascisme culinaire. Mussolini avait tenté de faire interdire les pâtes, au profit du riz – et donc du risotto – qui a même eu droit à sa fête nationale le 1er novembre. Il envoyait ses émissaires espionner jusque dans les osterie pour fliquer le contenu des assiettes. Le Manifeste de la cuisine futuriste de Tommaso Marinetti, bible facho de l’époque, annonce le projet sans grande ambiguïté en sous-titrant simplement «Contre les pâtes». L’un des arguments est géopolitique puisque le Duce visait l’autarcie alimentaire et que l’Italie ne produisait pas assez de blé.

Aussi, à l’époque, la pasta est loin d’être un plat national. On mange principalement de la polenta au Nord du pays, du pain, des légumes des olives au centre. Seule la région de Naples les cuisine depuis des lustres et les mange à la main, dans la rue. On doit aux immigrés italo-américains d’en impulser la mode sur l’ensemble du territoire dès les années 20. Et voici l’autre argument, de nature symbolique cette fois : les pâtes véhiculeraient une image de l’Italien à bannir, en rendant les hommes gros, lents, impuissants et pacifiques, à l’inverse du prototype de l’homme nouveau promu par l’Italie mussolinienne. Le projet ne prendra jamais : les Italiens, qui mouraient de faim, adorent ce plat tout juste en vogue, facile à cuisiner, et qui cale.

Des «breuvages de lutte» à l’apéro

Le 25 juillet 1943, l’annonce de la destitution de Mussolini par le roi d’Italie est accueillie avec une joie immense dans de nombreuses familles, dont celle des Cervi, des paysans antifascistes très actifs dans la lutte. Avec d’autres, ils organisent spontanément une distribution gratuite de pâtes à tous les habitants sur la place du village de Campegine, près de Reggio Emilia. Au menu de la victoire : 380 kilos de pasta in bianco. Beurre, parmesan, sans sauce. Les représailles seront tragiques : tous les fils Cervi sont abattus. Le père de la famille, Alcide, en fera un livre, I Miei Sette Figli («Mes sept fils») (1956), devenu un classique de la littérature antifasciste. Depuis, d’autres livres ont paru sur la politisation des assiettes italiennes à l’instar de Partisans à table. Histoires de nourriture résistante et recettes de liberté, de Lorena Carrara et Elisabetta Salvini, en 2020.

Lorsque, voici deux ans et demi, Floriane Facchini s’est penchée sur cette histoire, elle était loin d’en soupçonner les ramifications actuelles. Car la distribution des pâtes à l’occasion de la journée de la Libération le 25 juillet perdure encore, mais pas seulement à l’Institut Alcide Cervi de Gattatico (Reggio Emilia). Un réseau de producteurs de pâtes antifascistes a été créé, organisant une série d’événements dans les villes et villages de toute l’Italie, notamment depuis l’accession au pouvoir de Giorgia Meloni.

En 2019, une municipalité de la Lega, Mirandola (province de Modène), a même voulu retirer son soutien à la manifestation sous prétexte qu’elle serait non inclusive puisqu’elle exclut les fascistes. En 2023, ce sont des troubles à l’ordre public qui sont invoqués par la maire de Rosà (Vicente) Elena Mezzalira pour faire interdire une pastasciutta. «Le mot “antifasciste” est en train d’être détourné de son sens en Italie, déplore Floriane Facchini. Avec ce banquet, je tente d’en réenchanter la symbolique, et de montrer à quel point manger est un engagement.»

La famille Cervi avec au centre les parents, Alcide et Genoeffa.

La famille Cervi avec au centre les parents, Alcide et Genoeffa. (DR)

Depuis, les banquets de résistance ont essaimé hors des frontières, en Espagne, et même aux Etats-Unis. Quand Floriane Facchini s’est aperçue qu’il n’en existait encore aucun en France, elle a voulu rendre hommage à la famille Cervi, mais à sa sauce. La première pastasciutta française sera un ovni coincé quelque part entre le banquet de village en plein air et le rituel symbolique. L’assistance dégustera à l’apéro des «breuvages de lutte» à base de plantes sauvages cueillies sur les pentes des Apennins, montagnes où les résistants italiens se cachaient pendant la dictature, mais aussi en Provence : «du thym et du romarin symboles de force vitale, la lavande contre l’autoritarisme…»

Les pâtes rouges du grand-père

Les descendants des partisans, rencontrés par l’équipe artistique, raconteront par vidéo leurs luttes culinaires pendant que mijoteront les pâtes au milieu des gradins. Et le fascisme sera conjuré dans du beurre, du parmesan, et petite variante personnelle, dans de la sauce tomate : «Hommage à mon grand-père communiste, qui insistait pour que ses pâtes antifascistes à lui soient rouges.» On sera ici spectateur autant que mangeur, unis sur le parvis du théâtre de Cavaillon pour assembler nous-mêmes une table géante conçue sur-mesure : elle n’a pas de pieds et ne tiendra que par l’équilibre de tous les genoux humanistes de l’assemblée.

Dégustera-t-on ces pâtes résistantes aux côtés du préfet du Vaucluse et du maire de Cavaillon (DVD) ? Floriane Facchini comme l’équipe de la Garance, la scène nationale qui coproduit l’œuvre, l’espèrent – ils ont été invités. Côté élus locaux, aucun n’a tenté d’entraver la liberté d’expression des assiettes. Quelques-uns sont même complices et soutiens, à l’instar d’Etienne Klein, ancien maire de Châteauneuf-de-Gadagne et physicien, très sensible «à cette façon de rappeler à quel point manger n’est pas qu’un acte biologique mais aussi politique, symbolique… Un sujet évidemment repris par diverses forces sociales.»

Obsédé, comme beaucoup d’acteurs du Vaucluse, par la question des transitions, alimentaire et territoriale, il trouve «nécessaire que les récits autour de ces sujets ne soient pas uniquement abordés sous un angle technique et alarmiste. En cela, les artistes ont un vrai rôle à jouer.» Durant son précédent mandat, l’ancien maire a donc soutenu les nombreux autres projets portés par la Garance, hyperactive et avant-gardiste sur l’hybridation art/alimentation, ADN qui commence à faire la fierté du territoire.

La directrice de la scène nationale Chloé Tournier travaille main dans la main avec Floriane Facchini depuis plusieurs années. Les deux quadras partagent une même passion pour les problématiques alimentaires et une même foi dans le pouvoir inégalé de la cuisine pour fédérer des sphères d’activité qui, d’ordinaire, s’ignorent cordialement. Floriane Facchini cuisinait déjà pour des tablées de quinze personnes quand elle avait 10 ans et a financé ses études de théâtre en travaillant aux fourneaux des restaurants de Saint-Germain-des-Prés (VIe arrondissement) à Paris. De son côté, Chloé Tournier, après avoir rendu un mémoire universitaire sur les cuisines des lieux culturels, a travaillé comme attachée culturelle au Mexique et au Mali, où elle a repris un restaurant, avant de lancer le Maif Social Club et d’y lancer les curieuses «visites gustatives» d’exposition.

Inventer le repas de demain

Ensemble, sur le territoire du Vaucluse, elles ont fait naître Cucine(s), enquête sur les pratiques culinaires locales qui les a menées de marchés locaux en exploitations maraîchères jusqu’aux arrière-cuisines des appartements des voisins. Depuis 2025, elles ont réussi à embarquer des chercheurs en agro de l’Inrae, la cheffe étoilée Nadia Sammut, la direction des deux parcs naturels régionaux (Luberon et Alpilles), le collègue de la structure culturelle le Citron jaune et une quinzaine d’exploitations agricoles (en conventionnel comme en bio) dans le vaste projet de «recherche-action» A Tavola. Le but : inventer le repas de demain, depuis le Luberon et les Alpilles, deux massifs particulièrement touchés par le réchauffement climatique.

A Tavola est sans doute le lauréat le plus expérimental du programme national Erable (qui tente d’accompagner les collectivités locales dans la construction d’une «mise en récit de la biodiversité») et sera restitué lui aussi sous la forme d’un grand banquet fédérateur et science-fictionnel en mai 2027. Pour l’heure, les mangeurs humanistes pourront communier autour de la pastasciutta à Cavaillon, puis Cergy-Pontoise (Val-d’Oise) ou Thionville (Moselle), deux berceaux de l’immigration italienne, mais aussi à Marseille ou à Calais, dans des institutions culturelles publiques passionnées de cuisine fédérées en un réseau original, Ça mijote !, lui aussi lancé par Chloé Tournier. Il n’a hélas pas la force de frappe financière du réseau de Pierre-Edouard Stérin.

«Manger est un engagement» : face au fascisme, des banquets de pasta pour dire basta – Libération


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