Encore une dérive de plus... ?
Par Lorraine Redaud Journaliste à Charlie Hebdo
La solitude n'a pas d'âge. En France, selon une étude, une véritable épidémie d'isolement subi contamine depuis plusieurs années la jeunesse. Pour pallier, certains acteurs, plus ou moins scrupuleux, proposent de louer des inconnus à d'autres afin de feindre une relation amicale durant quelques heures. Si certains voient là une manière de résoudre le fléau de l'isolement en adoptant les codes de l'époque, d'autres y voient surtout une manne financière à peu de frais - si ce n'est du temps libre en moins. Deuxième épisode de notre série consacrée aux nouveaux visages de la solitude.
Le compte à rebours est lancé. Dans quatre jours, trois heures et huit minutes, le site de Jovany B. sera accessible à tous. Enfin, uniquement pour l’Île-de-France dans un premier temps, cette satanée région qui concentre toujours toutes les avant-premières. Et pourtant, avec ses douze millions et quelques d’habitants, on pourrait croire que ce n’est pas la plus en demande pour le projet de Jovany. « PayeTonPote », c’est le nom de son site. Son slogan ? « L’amitié sur mesure. La facture aussi. » Le concept est simple : si vous n’avez pas d’amis, vous n’avez qu’à en louer un. En clair, la solitude, qui pour beaucoup n’a jamais été un choix, en devient désormais un, selon prix que vous souhaitez mettre pour y remédier.
Auréolé ironiquement du « Prix de la startup la plus dystopique de 2026 », le site de Jovany n’a néanmoins rien d’une blague. « Le concept peut faire sourire ou sembler capitaliste. Je ne sais même pas si cela va donner quelque chose, mais il est tout à fait sérieux », confirme-t-il à Charlie. Difficile de ne pas en douter à première vue : le site est émaillé de boutades comme la section « À propos » où l’on y lit que PayeTonPote est « la première plateforme qui monétise officiellement l’amitié. Parce que les vrais amis ? Ça n’existe plus depuis 2010. » Cette idée, farfelue au premier abord, Jovany la mûrit depuis quelques années après avoir visionné un documentaire sur le Japon. Là-bas, le pays subit le phénomène, désormais bien documenté, des « hikikomoris » soit ces adolescents et jeunes adultes qui vivent dans leur chambre, totalement coupés du monde, n’en sortant que pour aller aux toilettes. Majoritairement des garçons, les hikikomoris étaient 230 000 en 2010. En 2024, ils étaient 1 400 000.
Preuve, s’il en fallait une, que l’épidémie de solitude est aussi mondiale qu’exponentielle, les concepts de location d’amis ont désormais fleuri partout sur la planète. Au Japon d’abord donc, mais aussi en Inde, aux États-Unis et désormais en France. Au Danemark, comme d’habitude dans les pays nordiques où l’on fait mieux que tout le monde, on y trouve, depuis les années 2000, des « bibliothèques humaines ». Pas de marchandisation de l’amitié chez les Vikings : dans ces bibliothèques, comprenez des bancs publics, un « lecteur » peut, durant une trentaine de minutes, échanger avec un inconnu. Un projet deux en un qui permet non seulement d’échanger et briser les barrières de la différence mais aussi de lutter contre l’isolement. Bref, c’est mignon, c’est gratuit, c’est nordique, bravo, super. Ailleurs, où on ne s’embarrasse pas de telles niaiseries, on cherche avant tout à palper. Au Japon toujours, l’un des pionniers de la location d’ami, Shoji Miromoto, rebaptisé « Rental Person », affirmait, en 2018, se faire l’équivalent de 80 000 euros par an. Une petite fortune qu’il a bâtie en établissant différents tarifs selon la tâche demandée.
Entre business et expérimentation sociale
Retour sur PayeTonPote désormais officiellement lancé sur tout le territoire, après ses débuts en grande couronne, depuis le 22 août dernier. Il compte déjà plus de 200 personnes à louer et de personnes prêtes à les payer pour de la compagnie. « Il y a un grand nombre de visites sur le site et au moins 2 inscriptions par jour » explique à Charlie, un peu mitigé, Jovany qui s’attendait à rencontrer plus de succès à la vue des chiffres de la solitude dans l’Hexagone. Selon une étude de l’Institut français d’opinion publique (Ifop) publiée en janvier 2024, 62 % des jeunes de 18-24 ans confessent en effet se sentir régulièrement seuls. Alors, pour ceux qui souhaitent capitaliser sur l’un des fléaux de notre siècle, comprenez les vendeurs de leur précieux temps, il s’agit avant tout de faire bonne impression avec leur profil. Le but : faire sortir leurs cartes bleues aux jeunes isolés – et tant pis si la solitude de beaucoup d’entre eux s’explique en partie par une grande précarité. Chacun son problème donc, certains donnent tout dès leur pseudo pour appâter le chaland : dans le « catalogue d’amis » du site de Jovany, on peut ainsi passer du temps avec « AmiSansJugement », « Superpote », « AmiSincère », « Lepoteducoin », « Refairelemonde »…
D’autres préfèrent, eux, s’en donner à coeur joie dans leur description, soit un court texte censé les présenter. Ou plutôt de véritables slogans de publicités là pour faire oublier que leur compagnie insincère est tarifée pour un montant variant de 15 à 20 euros de l’heure. « Si tu cherches une compagnie agréable et authentique, je serais ravie de faire connaissance ! » ; « L’ami idéal pour ceux qui aiment les potes un peu trop passionnés par des sujets bizarres. » ; « Amie super sympa et toujours partante !! »… Partante pour quoi ? Libre à chacun de mettre les activités qui lui plaisent le plus, et pour lequel il se fera payer, rappelons-le encore une fois : café, bar, théâtre, cinéma, musées, cuisine, couture…
Une capitalisation de l’économie de la solitude que Jovany, pas cynique pour un sou, assume totalement, lui qui voit son site comme un incubateur de relations amicales. « On vit à l’ère de l’hyperconnexion numérique où les gens ont 1 000 « amis » virtuels mais personne avec qui boire un café le samedi soir. Mon concept est là pour contrer ça. Certains testeront une heure et trouveront ça bizarre, d’autres y trouveront une oreille attentive ou un partenaire pour une partie de jeux vidéo en ligne, et d’autres encore noueront de vrais liens durables par la suite. C’est autant une expérimentation sociale qu’un service concret. » Aidé d’un avocat pour construire son site, le créateur de PayeTonPote a également élaboré un dispositif de sécurité pour éviter les mauvaises rencontres. Les femmes ont ainsi la possibilité de ne réserver et de n’être réservé que par des femmes et ceux qui osent franchir le pas en payant un inconnu disposent d’un bouton SOS disponible sur le site et l’application qui les géolocalisent en cas de danger. Peu de risques de ce côté-là, après tout, après une heure de tabassage en règle, le loué retiendra certainement ses coups : il ne sera plus payé.




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